Le genre littéraire de la boîte à merveille expliqué simplement

Un manuel scolaire, un roman, un souvenir d’enfance : la frontière n’est pas toujours claire. La Boîte à Merveilles d’Ahmed Séfrioui s’impose au programme du baccalauréat marocain, mais une question tenace revient sans cesse : faut-il ranger ce texte parmi les autobiographies ou le qualifier de roman autobiographique ? Certains enseignants, redoutables gardiens du dogme, vont jusqu’à pénaliser les élèves qui confondent les deux. Pour y voir clair, il s’agit de poser franchement le problème, sans détour ni jargon.

Zaid Tayeb

La Boîte à Merveilles, ce livre que tant d’élèves redoutent et que d’autres chérissent, se retrouve souvent au cœur d’un débat épineux : s’agit-il d’une autobiographie pure et simple, ou d’un roman autobiographique ? Derrière l’apparente subtilité du débat se cache une réalité pédagogique : certains enseignants n’hésitent pas à pénaliser les élèves qui ne tranchent pas « du bon côté ». Deux questions méritent d’être posées, et surtout, d’être éclaircies :

, Qu’appelle-t-on un roman autobiographique ? C’est une autobiographie racontée sous la forme d’un roman.

, Et l’autobiographie alors ? Selon Philippe Lejeune (« Le pacte autobiographique », Seuil), il s’agit du récit qu’une personne fait de sa propre vie. On pourrait croire que la distinction s’arrête là. Pourtant, la seule différence entre autobiographie et roman autobiographique réside dans le choix du nom : dans l’autobiographie, auteur et personnage ne font qu’un, dans le roman autobiographique, l’auteur donne à son personnage un autre nom que le sien. Cette différence, réelle sur le papier, ne bouleverse en rien l’expérience de lecture. La Boîte à Merveilles, et d’autres œuvres du même type, en témoignent.

Dans les faits, les deux genres racontent la trajectoire d’une personne ayant existé, avec ses joies, ses peines, son identité sociale. Ceux qui insistent sur la distinction entre le roman autobiographique et l’autobiographie s’appuient d’abord sur cette divergence de noms. Dans la Boîte à Merveilles, l’auteur s’appelle Ahmed, le personnage principal Sidi Mohammed. Mais en filigrane, il s’agit bien du même individu, à deux âges différents, à deux moments de sa vie. D’ailleurs, si Ahmed Séfrioui raconte son enfance, n’est-ce pas Sidi Mohammed qui ressurgit sous sa plume ? Pourquoi ce choix de changer de prénom ? Pourquoi cette distance, ce pas de côté entre l’adulte qui écrit et l’enfant qu’il a été ? Est-ce que cela change vraiment notre manière de lire le texte ? On aimerait bien poser ces questions à ceux qui campent sur la séparation stricte des genres.

Le débat ne se limite pas à Séfrioui. Prenons Le Dernier Jour d’un Condamné de Victor Hugo, lui aussi étudié au lycée au Maroc. Ce roman, présenté comme un « roman de thèse », fonctionne aussi à la manière d’un roman autobiographique selon certains : Hugo n’est pas le condamné, mais la narration à la première personne, les souvenirs d’enfance évoqués, laissent planer le doute. Il suffit de lire : « Je me vois enfant, écolier riant et frais… » (chapitre XXXIII) ou « Je me souviens qu’un jour, étant enfant… » (chapitre XXXVI). Voilà de quoi brouiller les frontières. Certes, Hugo n’est pas mort sous la guillotine, sa biographie le prouve, mais ces indices autobiographiques bousculent la classification traditionnelle. Faut-il vraiment s’acharner sur la différence de nom entre auteur et narrateur pour trancher une fois pour toutes ?

Au fond, même quand le nom de l’auteur ne correspond pas à celui du personnage, comme dans la Boîte à Merveilles, la séparation entre l’auteur et son double littéraire reste superficielle. L’expérience de lecture, le rapport à la vérité du récit, ne changent pas. Les mêmes codes s’appliquent, qu’on soit face à une autobiographie « pure » ou à un roman autobiographique, si tant est que cette distinction ait du sens.

Pourtant, tentons d’explorer cette question d’identité, puisque certains y voient un critère incontournable pour distinguer les deux genres.

Ceux qui misent sur la différence d’identité entre auteur et personnage comme critère de distinction n’avancent pas bien loin. Si Ahmed Séfrioui n’est pas Sidi Mohammed, alors il ne raconte pas sa propre histoire, mais celle d’un autre. S’il s’agit d’une biographie, pourquoi alors tant de passages à la première personne, tant de détails intimes ? Cette logique se retourne vite contre elle-même. Si Ahmed parle de Mohammed sans être Mohammed, alors il ne s’agit ni d’autobiographie, ni même de roman autobiographique… Or, tout montre le contraire.

En réalité, auteur, narrateur, personnage ne forment qu’un triptyque inséparable. Ahmed Séfrioui, Sidi Mohammed narrateur, Sidi Mohammed personnage : trois facettes d’une même personne, à différents âges, à différents moments. L’auteur adulte de 1954 retrouve, par l’écriture, l’enfant de 1921. La seule différence, c’est l’écart d’années, trente-trois ans à peine, et non une rupture d’identité. Ahmed a 39 ans quand il écrit, Sidi Mohammed en a 6 dans le récit. Le nom change, pas la personne.

On peut donc résumer ainsi :

Voici ce qui différencie vraiment les deux figures :

  • L’identité : Ahmed l’auteur et Sidi Mohammed le personnage partagent la même histoire, au-delà du nom.
  • L’âge : l’auteur écrit adulte, le personnage vit les faits dans l’enfance.
  • L’époque : le temps du récit et celui de l’écriture ne coïncident pas.

Finalement, la vraie distinction n’est pas une question de nom, mais d’âge et de temporalité : le regard de l’adulte sur l’enfant qu’il fut, la mémoire qui traverse les années. Voilà ce qui fait la singularité de La Boîte à Merveilles, et ce qui relie, bien plus qu’il ne sépare, autobiographie et roman autobiographique.

On referme le livre, et la question demeure : qu’est-ce qui compte le plus, la fidélité aux genres ou l’intensité de la voix qui raconte ? Chez Séfrioui, l’enfant et l’adulte se croisent, et la littérature, elle, ne demande jamais sa carte d’identité.

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